Commémoration de la rafle universitaire 2023
Engagements et citoyenneté, ces itinéraires de randonnées et d’engagement
par Christine Lechevallier, maître de conférence associée
La première utilisation officielle du terme « tourisme de mémoire » se trouve dans une loi du 21 mai 1947 « relative à la conservation du souvenir du débarquement allié en Normandie »1, confiant au comité du débarquement la mission de commémoration. Il crée alors le premier musée du Débarquement à Arromanches-les-Bains en 1954. Mais nombreux sont les territoires français qui portent en eux le souvenir des deux guerres mondiales. La trace des combats demeure palpable non seulement dans les paysages et sur les murs des villes mais aussi dans les mémoires.
Le tourisme de mémoire qui est une innovation du 21ème siècle poursuit plusieurs objectifs, et j’en citerai deux ici : d’une part favoriser la transmission aux générations futures dans une démarche civique et pédagogique tout en dépassant la simple exposition d’objets pour “faire vivre” l’expérience du conflit, d’autre part s’inscrire en complémentarité de l’offre traditionnelle touristique tout en restant dans le respect et la mémoire.
En effet, les sites mémoriels sont des lieux d’attractivité qui contribuent au dynamisme économique des territoires. Certains territoires comme la Normandie ont été jusqu’à la labellisation dans le cadre d’un contrat de destination « Tourisme de mémoire». Au delà des musées, le tourisme de mémoire peut se décliner en « hors murs ». les milieux naturels apportent alors une dimension nouvelle, où la randonnée met en lien les espaces, les usages les hommes et leur histoire afin de créer une relation plus sensible.
Ainsi, en 2022, dans le cadre d’un partenariat avec l’UCA, l’association les Boucles de la Mémoire, dont la devise est se souvenir et transmettre, a proposé à un groupe d’étudiants de Master 2 -département des métiers de la culture (DPEC-ACTT)- de mettre en lumière la Résistance dans le Puy-de-Dôme. Cette réflexion vient s’inscrire dans la continuité des réflexions portées par les étudiants de M1 dans les années passées, intitulées« tourisme et mémoire ».
Suivant leur sensibilité, les étudiantes et étudiants ont choisi de présenter des figures féminines de la Résistance locale, afin de rendre hommage à toutes les combattantes de l’ombre. Ainsi, naît le projet d’un livre original qui mêle tourisme et mémoire sur le territoire de la Métropole clermontoise.
Tout en mettant à l’honneur des femmes résistantes (I), une déambulation narrative propose de découvrir le territoire autrement (II).
I- Une déambulation narrative mettant des résistantes à l’honneur
Femmes de l’ombre, parfois oubliées des récits historiques, cet ouvrage retrace la vie de quatorze résistantes auvergnates, avec la volonté d’en faire un symbole fort, car elles ont lutté pour la liberté, pour notre liberté, parfois au prix de leur vie.
A Un engagement au niveau national
Pendant la Seconde guerre mondiale, nombre de femmes refusent de subir l’oppression et s’intègrent progressivement dans les mouvements de Résistance. Représentant environ 15 % des effectifs de la Résistance2, elles jouent un rôle actif et sont une véritable force vive, sans pour autant que leurs vies ne les prédestinent à ces actions. Si elles sont toutes différentes, elles sont toutes unies pour une cause unique, la liberté de leur pays.
Pour elles, comme pour les hommes, c’est un engagement de tous les instants3. Lucie Aubrac a rappelé leur implication en ces termes : « La guerre est devenue une affaire de femmes : dans la Grande Armée sans uniforme du peuple français, la mobilisation des femmes les place à tous les échelons de la lutte. Patiemment, modestement, les femmes de France menèrent le dur combat quotidien»4.
Elles résistent alors de multiples manières, mais elles sont bien souvent affectées à des postes non combattants, comme ceux d’agents de liaison, de passeurs, de cantinières, d’infirmières, de secrétaires ou de standardistes. Certaines hébergent des clandestins, préparent des engins explosifs, quelques unes organisent des évasions ou prennent les armes!.
Un engagement au niveau local
Ces rôles, nos héroïnes les ont endossés avec courage et modestie. Par exemple, Alberte Bonjean imprimait avec ses camarades des tracts ; Claude Virlogeux et Marguerite Michelin ont caché des réfractaires ; Djénane Gourdji et Simone Godard étaient agent de liaison ; Marinette Menut a même pris les armes pour défendre des blessés.
Bien souvent, leur engagement ne se fait pas seul, mais s’inscrit au sein d’une cellule, familiale. Mari et femme constituent la première sphère de résistance. C’est le cas du général Frère qui partage avec son épouse Pauline les mêmes valeurs ; Simone et Nestor Perret vont rejoindre le même réseau Combat ; ou encore Marinette et Max Menut seront ensemble au plus près des combats. A l’inverse, les chemins de Djénane Gourdji et son mari, Georges Sersiron se sont séparé en 1940.
La cellule maritale va s’élargir aux enfants comme dans la famille Goumy. Emilienne et son mari vont œuvrer avec abnégation avec leur fils louis et Alexis, leur famille en sera décimée. D’autres se sont mobilisées au côté de leurs frères, c’est le cas de Nicole Joubert avec son frère camille, ou de Simone Leclanché avec ses frères Camille et Edmond.
La solidarité est au cœur de l’engagement, le risque est partagé, assumé ensemble, quelque soit leur âge. Claude Virlogeux est décédée à l’âge de 41ans, tandis que Madeleine Moraux-Tourette fête ses 20 ans en prison.
De même, quelque soit leur origine sociale, une seule motivation les anime, celle de la liberté de leur pays. Certaines étaient issues de milieux très favorisés comme Marguerite Marie Michelin, d’autres telles Antonine Planche était employée dans la coutellerie et Emilienne dans les usines. Simone Godard était enseignante et Marinette Menut, pharmacienne. Des parcours bien différents pour une cause commune.
Ces vies blessées sont retracées dans le livre, et montrent toute la diversité des engagements des résistantes, convergeant vers un but unique : combattre l’occupation allemande de l’intérieur par une résistance clandestine. Cette narration évoque aussi les risques encourus, et les conséquences dramatiques et inhumaines de leur arrestation : torture, déportation et les conditions de survie au camp de Ravensbrück. Ces récits sont émaillés d’anecdotes plus personnelles, recueillies et enregistrées ces dernières années, par exemple pour Alberte Bonjean et Maud Begon. Des témoignages d’autres résistantes telles Germaine Tillion sont venues compléter leurs propos, en particulier lors de l’évocation de la vie dans les camps de Ravensbrück.
II – Une déambulation narrative pour découvrir le territoire autrement
Tout en racontant leur vie, les résistantes nous emmènent à la découverte de leur ville. Cinq promenades immersives qui concilient intérêts historiques et touristiques sont proposées. Un lieu, un thème, une narratrice, une couleur telle est l’alchimie proposée pour partir à la découverte des patrimoines mémoriels, naturels, culturels et touristiques de la métropole clermontoise.
A- des patrimoines riches contés
Pour chacun des circuits, une résistante regarde, au travers du prisme du XXIe siècle, les lieux qu’elle a fréquentés pendant l’occupation. Ces endroits sont à l’image de la vie clermontoise, entre places et jardins, édifices culturels et religieux, monuments emblématiques et lieux populaires. C’est toute la vie métropolitaine dans sa diversité et sa richesse qui est mise en avant pour donner une dimension humaine, vivante aux récits et pour faire revivre l’espace de quelques instants nos héroïnes. Ces itinéraires urbains permettent aussi de découvrir un territoire à travers la diversité de ses patrimoines. Ainsi, l’évocation de Vercingétorix, de Desaix, ou encore de Blaise Pascal, rappelle un pan de l’histoire et de la littérature française.
De même le volcanisme auvergnat qui s’est inscrit dans la pierre se découvre progressivement au travers du patrimoine architectural et naturel. La Tiretaine, rivière secrète qui descend des volcans nous entraîne dans ses méandres urbaines. Avec elle émerge le patrimoine thermal de Royat dans un écrin de verdure qui incite à la flânerie. Au delà, ce sont des thématiques culturelles variées qui sont suggérées pour inviter à la curiosité. En passant par exemple devant le musée Roger Guillot, comment ne pas avoir envie d’entrée.
C’est toute la mémoire de la culture auvergnate qui s’exprime à travers ces différents sites. Ils ont forgés l’identité du territoire voire peut-être le caractère de nos résistantes. Si ont veut leur rendre hommage, n’est-il pas important aussi de connaître, de ressentir les lieux où elles vivaient, de mettre nos pas dans les leurs et de porter notre yeux sur ce qu’elles regardaient.
B- Des engagements contés chemin faisant
Dans l’itinéraire 1 : la Résistance étudiante
Alberte Bonjean évoque ses camarades de lutte et leurs activités de résistance ainsi que la rafle du 23 novembre 1943. Tout en passant par des lieux qu’elle a certainement fréquentés comme la place de Jaude, la cathédrale, le jardin Lecoq, la faculté rue Carnot, nous allons à la rencontre de Marinette Menut et Djénane Gourdji.
Avec l’itinéraire 2 : Un grand nom, une grande histoire .
Marguerite, Marie Michelin nous conduit dans la cité médiévale de Montferrand. Elle raconte l’histoire de sa famille et de l’entreprise Michelin. Elle nous livre le récit de ses combats ainsi que ceux des femmes détenues dans les locaux du 92é régiment d’infanterie, devenus prison allemande, ranimant le souvenir de Claude Virlogeux et Antonine Planche.
L’itinéraire 3 : Mères, épouses, sœurs… Résistantes et déportées
amène Émilienne Goumy à nous faire découvrir sa ville natale, Chamalières. Cette mère de famille témoigne de la vie en déportation, au camp de Ravensbrück, où de nombreuses auvergnates, telles Simone Leclanché et Madeleine Moreau furent déportées.
Dans l’Itinéraire 4 : Au croisement de la Résistance et de l’Occupation
Pauline Legrand parcourt la station thermale de Royat et nous fait découvrir la vie secrète de ces lieux où coexistaient, étrangement, occupants et résistants. Elle nous mènera à la rencontre d’une autre résistante, Madeleine Begon.
Enfin, dans l’Itinéraire 5 : La victoire du Courage
Simone PERRET nous entraîne dans la capitale arverne et nous conte la fin de la guerre et le retour des camps. Le retour à la « vie ordinaire » pour les combattantes de l’ombre se profilent. Mais toutes ne reviendront pas comme Simone Godard.
Au delà de l’engagement des résistantes, je voudrai aussi souligner l’engagement des étudiants dans ce travail qui nécessita de nombreuses recherches, des contacts, et du temps, beaucoup de temps, pour aboutir à une proposition sur un temps imparti en fait assez court (6 mois). Les étudiants se sont entourés de personnes référentes de cette période. Un comité scientifique constitué d’experts, (historiens, médiateurs culturels) les ont conseilles, orientés. Des membres de l’association ont par la suite pris leur relève pour finaliser l’ouvrage, un engagement pour eux aussi durant plusieurs semaines, pour peaufiner, illustrer les récits et ainsi, inciter le promeneur et le lecteur à être curieux, à aller plus loin.
Ces randonnées sont à destination d’un large public d’amis, de famille, de jeunes et de plus âgés, afin que chacun puisse éveiller sa curiosité, échanger, partager en fonction de sa sensibilité. Par cet hommage rendu chacun pourra se questionner sur son propre engagement. Au delà, chacun pourra trouver matière à satisfaire sa curiosité qui au regard du patrimoine architectural riche, qui par intérêt muséal ou environnemental.
Conclusion
Pour conclure, ces quelques vers de Paul Eluard en hommage à toutes les femmes de l’ombre :
«Sur les marches de la mort,
j’écris ton nom, […],
et par le pouvoir d’un mot,
je recommence ma vie.
je suis né pour te connaître,
pour te nommer,
Liberté ».
1 www. cheminsdememoire.gouv.fr/fr/revue/ le-tourisme-de-memoire-en-normandie
2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Femmes_dans_la_resistance_interieure_francaise
3 https://information.tv5monde.com/terriennes/rendre-leur-place-aux-femmes-dans-la-resistance-23196
4 https://www.fondationresistance.org/documents/dossier_them/Doc00046.pdf
